A propos de "Cher Roger" (Sports et percussions / 1994)
J'avais décidé d'écrire un petit truc sur les séances de franche rigolade de tout le service des sports de TF1 pendant les Jeux Olympiques de Barcelone (1992). Le divertissement consistait à repasser en boucle un coureur cycliste bolivien si je me souviens bien qui se signe et qui, manquant son démarrage, se casse la gueule. Et on s'était goinfré les images en accéléré, en arrière, en avant, à toutes les vitesses. Et plus ils rigolaient, plus j'avais honte, pas pour eux, pour moi !
Et j'avais trouvé cette histoire de gamine surnommée Florence qui écrit à Roger* et en redemande encore. Au début, la lettre faisait deux pages environ, avec des redites, des facilités et plein d'enfantillages maladroits. Quand la lettre fut réduite à une demi-page, je me souviens avoir souri, persuadé que c'était encore trop long. Il fallait arriver à quatre phrases, cinq avec la formule de fin. Un matin, je sentis que là, c'était bien.
Cher Roger,
Peux-tu repasser le cycliste des J.O. de Barcelone qui fait son signe de croix et qui tombe ? Ça nous a bien fait rigoler quand six fois de suite, il est tombé. Et quand six fois de suite, il s'est relevé.
Nous n'avons pas de magnétoscope.
Je te remercie à l'avance.
Florence.
En relisant la lettre lentement, j'essayais de faire coïncider les phrases avec les fluctuations harmoniques de l'adagio du Quintette à cordes en UT majeur D 956 de Franz Schubert que j'écoutais au même moment. Et je trouvais que ça collait drôlement bien, surtout sur les mesures 52 à 59. Je me procurai le conducteur du quintette aux éditions Ernst Eulenbourg Ltd. N° 15. Le magasin "Concerto", boulevard Clémenceau à Dijon me le commanda et je pus déchiffrer les mesures en question une semaine après. Je décidai de transcrire le passage pour clarinettes en utilisant les mesures 52 à 56 pour la requête de la lettre, puis en bouclant la mesure 55 pour les motivations et la mesure 59 pour la fin de la pièce. Aucune initiative d'arrangement. Seulement transposer les violons une tierce mineure en dessous pour les clarinettes en Mib, transposer le violon alto un ton plus haut pour la clarinette en Sib, et les violoncelles une neuvième majeure plus haute pour les clarinettes basses. J'ai seulement rajouté une clarinette contrebasse qui double la clarinette basse une octave en dessous. Lorsque l'arrangement fut terminé, je demandai à Mathilde Bauche, âgée à l'époque d'une dizaine d'années d'apprendre cette lettre, de bien s'en imprégner afin de l'enregistrer quand elle la saurait bien. La voix fut enregistrée sur un Studer 2 pistes afin de pouvoir envoyer les morceaux de texte quand on le voulait sur le 16 pistes analogique qui lui, les copiait et les enregistrait auprès des clarinettes. On a pu ainsi placer les phrases dans la musique exactement là où elles devaient être.

C'est toujours une fois le travail terminé que l'on se pose la question de l'autorisation et des droits. A t-on le droit d'utiliser de la musique déjà existante, et si oui, quelles autorisations doit-on obtenir ? Eh bien, c'est beaucoup plus simple que je ne pensais. Pour Schubert, il n'y a plus d'héritiers directs donc, domaine public. Mais les droits ont pu être rachetés par un producteur ou un éditeur avec lequel il faudra transactionner l'utilisation d'un enregistrement par exemple. Sauf que pour moi, il s'agissait d'une transcription. Et d'un morceau écrit il y a un petit moment déjà. Alors là, ça devint compliqué. Déjà, il fallait avoir le statut d'arrangeur, autrement dit passer un examen d'arrangeur et bien sûr, le réussir. Il fallait ensuite présenter le manuscrit à une espèce de jury composé de la descendance du compositeur défunt** et d'examinateurs expérimentés de la musique et du droit d'auteur afin de déterminer la valabilité de l'arrangement. Et on comprend aisément pourquoi je me suis immédiatement pensé :
« Eh dis, mon petit Franz, tu ne m'en voudras pas si je ne leur demande pas, à tes arrières-arrières-arrières-arrières petits enfants qui n'en ont sûrement rien à cirer, à des kilomètres de là, de tout ça. Et compétents pour juger ?? Ou relativement intéressés et demandant des droits exorbitants dont tu aurais honte. Ne t'inquiète pas, tout le monde saura que c'est toi qui as écrit cette musique. »
Quant aux examinateurs de la musique et des droits d'auteurs… Ayant pu côtoyer les goûts artistiques de certains pensionnaires de ces sociétés justement, lors de mon expérience au "Printemps de Bourges" (paragraphe précédent), je savais grosso modo combien leurs réactions pouvaient être imprévisibles et je dois l'avouer avec la fierté et l'incorruptibilité qui me caractérisent, je ne voulais pas être dépendant de ces gros tas de merde. J'avais quarante deux ans, admettant certaines choses, d'autres beaucoup moins.
J'espère de toute mon âme que dans l'album « L' » (M9 2005), Antonio Bertali ne m'en voudra pas non plus d'avoir mis en boucle deux fois deux mesures de sa "Chacona" des "Tausend Gülden" (1664) et de m'en être servi comme squelette harmonique dans "L'emprunteur". Si j'étais sûr que dans trois cent cinquante ans, il puisse y avoir des gens qui drigaugent dans mes trucs, qu'est-ce que je serais content !
* Roger Zabel, directeur du service des sports (ou attribution similaire) de la station télévisée TF1 en 1992.
** Schubert n'a plus d'héritiers directs mais il peut très bien avoir encore de la descendance.
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Août 1992
"Sports et percussions" a été créé à Dijon d’après une idée d’Éric Colliard dans le cadre du festival "Nouvelles Scènes" les 12 et 13 octobre 1992. Tous les titres de ce spectacle étaient originaux et n’avaient jamais ni été joués, ni été enregistrés. Tous sauf deux : "40-15" et "Compte-rendu d’analyse" qui appartenaient à l’album "Ma vie avec elles" sorti deux ans avant et dont j’avais déposé les conducteurs à la SACEM exactement quand ? Je ne pourrais dire. Au moins cinq, six mois avant. Peut-être même plus. Peu importe !
Les répétitions de "Sports et percussions" commençant début septembre, je me souciai à la fin du mois d’août de les récupérer. Pendant les répétitions, la présence des conducteurs avec toutes les parties instrumentales est indispensable et je ne me voyais pas entamer le travail sur "40-15" et sur "Compte-rendu d’analyse" sans les scores. Un score, c’est comme un conducteur avec seulement une syllabe (scor’), ça va plus vite ! Il me fallait également du temps pour transcrire ces deux titres pour le groupe de la création (François OVIDE, Stéphane SALERNO, Farid KHENFOUF, Albert, Claude et Gérard Marcœur).
Le vieux siège et les vieux bureaux de la rue Chaptal avaient fait peau neuve et étaient réapparus dans une modernité exacerbée et transparente 225, avenue Charles de Gaulle à Neuilly-sur-Seine. Je n’avais jamais vu de portes d’entrée s’ouvrir automatiquement avant, les ascenseurs se targuaient d’être les plus modernes d’Europe, les archives avaient été conservées intactes ainsi que les huit premières mesures des œuvres, les pianos-chants, les mélodies.. ..
A chaque étage, l’ascenseur s’ouvrait en silence sur une petite plate-forme ronde et accueillante qui introduisait dans les bureaux souhaités. Les déclarations, c’était au deuxième. Un bureau à gauche et un bureau à droite. Au milieu, une allée, comme un passage débouchant sur un espace d’attente convivial rouge et gris genre IKEA®, mais vachement mieux qu’IKEA®. Une table ronde avec six fauteuils autour, deux étaient occupés. La lumière rentrait par les baies vitrées et, en attendant son tour, on pouvait apercevoir les magnifiques plantations à l’extérieur, chlorophyllant la cour intérieure, comme un poumon oxygénant le cœur et les artères du château. A côté de la fenêtre, une photocopieuse où chaque membre avait la possibilité de photocopier gracieusement tout document utile pour ses déclarations.
Et complètement à droite un autre bureau pour les déclarations des musiques de films.
Les employés et les inspecteurs de la SACEM connaissent votre nom par cœur et, comme les banquiers et les charcutiers-traiteurs, ils ont la fâcheuse habitude de s’en servir à chaque fois que l’occasion se présente c’est à dire au début ou à la fin de chaque phrase.
« - Monsieur Marcœur, comment allez-vous ? »
Alors là, premier conseil : Lorsqu’on va chercher quelque chose à la SACEM, ne jamais répondre à cette question par l’affirmative. Rester évasif, sans conviction notoire :
« - On a connu mieux…
- Que puis-je pour vous monsieur Marcœur ?
- Je viens chercher les scores de mon dernier album "Ma vie avec elles"
que j’ai dû vous laisser y’a un petit bout de temps déjà ! Voici la liste des
titres. »
L’employé prend mon bout de papier, se lève et quitte la pièce.
Il réapparaît deux minutes plus tard avec mes scores qu’il pose sur le bureau. Je vérifie par acquis de conscience : "40-15" y était, mais pas de "Compte-rendu d’analyse". Je signale immédiatement la chose :
« - Dites, il en manque un, "Compte-rendu d’analyse".
- Vous avez bien regardé, vous êtes sûr, monsieur Marcœur ?
Je rejette un coup d’œil attentionné dans la pile afin que mon désir de coopération l’emporte sur mon envie de caca nerveux de compositeur bafoué ! :
- Certain !
- C’est bizarre ça… Mais maintenant, c’est plus de mon ressort.
J’appelle
quelqu'un à la commission des examens, attendez là monsieur
Marcœur. »
Il me montre la table ronde et ajoute en commençant à taper le numéro de téléphone :
« - On vous tient au courant si y’a du nouveau monsieur Marcœur. ».
Non, là il n’a pas dit monsieur Marcœur, se souvenant qu’il l’avait prononcé il y avait peu de temps.
Ses "monsieur(s) Marcœur" commençaient sérieusement à m’échauffer la couenne mais j’avais intérêt à ne pas vilipender mon énergie au large. Plutôt garder mon calme et me préparer au pire !
J’avais attendu comme on attend à la maternité en me disant : « C’est pas possible qu’il y ait pu avoir des complications ! ». On sait que tout va bien se passer mais on n’est jamais à l’abri d’un pépin.
Je vais à la ligne pour montrer que l’attente a quand même duré pas mal, je vais même changer de paragraphe.
L’évaluation de certaines portions de temps, de temps d’attente surtout, ont tendance à s’amplifier avec le temps. Cette portion-là n’échappe pas à la règle.
Elle était avantageusement entrecoupée tous les quarts d’heures par des "on s’occupe de vous monsieur Marcœur", ce qui aurait pu agrémenter le parcours, du moins en dissoudre quelques aspérités, mais qui en faisait plutôt fondre les hypothétiques chances de succès.
Evidemment, je n’avais aucun double, juste quelques annotations éparses mais hélas insuffisantes pour retrouver les plans d’arrangements et les renversements précis. Une seule solution, tout redéchiffrer et réécrire à partir du CD, je ne sais pas si vous voyez le boulot !
Et ce qui devait arriver arriva :
« - Dites monsieur Marcœur, on ne retrouve pas votre score !
J’ai senti un insecte me piquer à la nuque :
- Ben va falloir que vous le retrouviez… Parce que j’en ai besoin.
- On a cherché partout, aucune trace. Vous n’êtes pas venu le récupérer
avant ou alors vous comptiez le déclarer plus tard parce que vous en
aviez encore besoin, je ne sais pas ?
- J’amène toujours les titres d’un même album en même temps. Tous mes
scores restent ensemble. "Compte rendu d’analyse" est ici, j’en suis sûr !
- Ecoutez, je vais regarder partout de fond en comble, repassez dans une
semaine.
- Je pense que vous n’avez pas bien compris, j’en ai besoin tout de suite.
La sève a monté d’un seul coup, j’ai embrayé.
- Je vous préviens, je reste ici tant que vous ne l’avez pas retrouvé !
Et si ce
soir, vous ne l’avez toujours pas, je dors ici aussi. Vos canapés feront
l’affaire ! »
La dernière phrase "Vos canapés feront l’affaire !" , je me souviens y avoir pensé après. Sur le coup elle ne m’est pas venue à l’idée. C’est ballot. Avec quelle jubilation je lui en eus fait profiter !
Les "monsieur Marcœur" disparurent :
« - Je ne vois vraiment pas où il a pu être mis… On a même été regarder aux
archives. »
L’employé du bureau d’à côté avait suivi la scène. Il se sentit le devoir d’aider son camarade :
« - T’as demandé au service des vérifications ?
- Non, mais les vérifications, c’est quand il y a un problème !
- Tu devrais appeler, on ne sait jamais. »
L’employé, le mien, s’exécuta sans conviction particulière et la longueur de l’attente, une fois la question posée, fit apparaître dans mon horizon brumeux un minuscule atome d’optimisme. La réponse arriva sans doute puisque les "monsieur Marcœur" réapparurent :
« - Je crois qu’on l’a retrouvé "monsieur Marcœur", y’a un correcteur qui
arrive ! », me triomphalisa t-il en raccrochant.
Je réintégrai l’espace "attente" en dubitativant : « Un correcteur ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Je patientai. Pas trop longtemps je dois dire ou alors, la sérénité grandissante de mon comportement réduisait les secondes en peau de chagrin. Je me souviens avoir quand-même griffonné deux ou trois phrases avant qu’elles ne m’échappent, avoir jeté un coup d’œil ou deux parce que deux coups d’yeux, ça ne se dit pas, sur la végétation.
En fait de correcteur, ce fut une correctrice qui surgit, mon score à la main. Comme je m’étais levé, elle se dirigea vers moi :
« - Monsieur Marcœur ?
- Lui-même !
Elle ouvrit le score sur la table ronde, se saisit du bulletin de déclaration qui se trouvait à l’intérieur :
- Dites on a un problème, les huit premières mesures ne correspondent
pas !
- Aïe aïe aïe ! montrez-moi voir… pour voir ! »
"Compte-rendu d’analyse" commençait par une rythmique de piano à 7/8 rejointe au bout de huit mesures par un chromatisme synthétique qui arrivait en crescendo sur trois parties de bois contrepointues (clarinette, flûte, basson) introduisant pendant vingt-quatre mesures le premier thème à mon avis le plus reconnaissable, ce qui ressemblait le plus à un refrain donc le plus déclarationnable. Et ce sont les huit premières mesures de ce thème que j’avais inscrites sur le bulletin de déclaration.
J’avais également inscrit les huit premières mesures de ce que je pensais être le couplet mais manifestement, elle n’était pas allée jusque là.
Je retournai le score qui était à l’envers, tournai les pages, arrivai au thème :
« - Eh ben voilà !
- Et comment voulez-vous qu’on sache ?
- En tournant les pages. Vous voyez bien qu’au début, y’a que du piano, y’a
pas de mélodie. J’ai mis les huit premières mesures de ce que je pensais
être le refrain… Comme on demande sur le bulletin. »
Je me rendis vite compte qu’on ne parlait pas la même langue, qu’elle donnait un coup de main peut-être, en plus d’autre services. C’étaient les vacances, était-elle intérimaire, en stage ?… Va savoir ! Une chose était sûre, c’est qu’elle n’avait pas envie de trop rentrer dans les détails. Elle préféra ne pas s’attarder, récupéra le bulletin de déclaration, referma le score qu’elle me tendit, s’excusa du bout des lèvres mais on peut accepter la prestation et prit congé.
Elle s’éloigna en sinuant des fesses et des hanches alors que la route était droite, sans creux, sans bosses. Et c’est seulement à ce moment-là que j’aperçus le bas de ses cuisses, le haut ayant été pudiquement caché.
Je me rappelle avoir discuté avec un inspecteur de la légèreté et de la perniciosité de ces huit mesures déclaratives. Je lui avais demandé ce qui se passait lorsque deux mélodies se ressemblaient ; il m’avait répondu que le contrôle s’effectuait alors sur les paroles. Je lui avais demandé ce qui se passait lorsqu’il y avait litige sur les paroles ; il m’avait répondu qu’en cas de litige, un arrangement à l’amiable était presque toujours trouvé.
Ce qui veut dire en clair que ces déclarations ne servent strictement à rien ! Sauf mettre de l’eau à mon moulin.
Ce qui n’est déjà pas si mal.
Ce qui est même bien.
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De 1992 à 1994, je fus amené à collaborer avec l’antenne Bourgogne du Printemps de Bourges dont la mission était de repérer les groupes musicaux qui défendraient les couleurs de la région au Printemps de Bourges. Ce système offrait ainsi aux festivaliers bourgeois un éventail précis de tous les groupes de l’hexagone. Beaucoup de groupes participaient à cette opération, persuadés de l’impact promotionnel et du coup de pouce labellisé qui en découleraient. Et nombreuses étaient les réunions où tous les sujets cruciaux étaient abordés, où les états généraux de la chanson étaient proclamés et où les propositions et dispositions diverses étaient examinées, débattues. Étaient présents les responsables d’antennes, un ténor du Studio des Variétés, des programmateurs, des directeurs artistiques et des chefs de produit de maisons de disques, des partenaires du Printemps de Bourges et bien évidemment, des représentants du droit d’auteur. La SACEM connaissait l’importance de ces débats et mandatait chaque année un inspecteur chevronné. Je n’assistais pas à toutes ces réunions mais un jour, le thème proposé fut « Les Musiques Nouvelles ». L’enjeu en valait peut-être la chandelle ; je décidai d’y participer.
Le rap français venait de faire son apparition et malgré la confidentialité de ce mouvement à cette époque, il débarqua dans la discussion. Fallait-il le considérer comme une révolution ? Était-ce un nouveau moyen d’expression ? Ou une énième pâle copie de la production U.S. ? Pourquoi une musique en provenance essentiellement des banlieues ?...
Il y avait les "pour", les "contre", les conquis, les sceptiques, les réacs et tout le monde y allait de son couplet encenseur ou pourfendeur. Le ton montait et les commentaires des convives commençaient à se superposer. Un "Pas tous en même temps" avait provoqué un trou de silence où s’engouffra le délégué de la SACEM qui prit pour la première fois la parole :
« - De toutes façons et dans l’état actuel des choses, il n’est pas question
que le rap rentre à la SACEM ! »
Moi non plus, je n’avais pas encore ouvert la bouche. Je m’étais contenté de noter quelques poncifs et réactions dignes de figurer dans l’Histoire avec un grand H de l’Industrie Musicale avec un grand I et un grand M. Mais là, mon sang ne fit qu’un tour :
« - Ah, tiens tiens ! Et pour quelles raisons ?
- Y’a pas de mélodie ! »
Cette réponse vibre encore dans mes tympans comme un tocsin de fin de règne. Je contins ma colère comme je pus, plongeai ma main dans ma poche intérieure de veste, en sortis un stylo, un bout de papier et notai la phrase sublime, la soulignai énergiquement et, après avoir fait semblant de la relire, je relevai la tête, encore abasourdi et même traumatisé puisque je n’ai aucun souvenir de la suite de la discussion. Avait-elle évolué ? Avait-elle glissé ?
Les mouvements et le business rappieux se développèrent. Les sentiments de la SACEM s’adoucirent. Je ne fus pas plus étonné que cela lorsqu’un an et demi plus tard, je vis un employé SACEM donner un paternel coup de main à un jeune rappeur qui visiblement n’avait jamais foutu les pieds dans l’établissement et qui peinait à remplir son bulletin de déclaration...
... avec les huit premières mesures de la mélodie !
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Le 6 février 1973
Le siège et les bureaux de la SACEM étaient situés 10, rue Chaptal, dans le neuvième arrondissement de Paris. Le porche, ouvert en grand comme un portail de cathédrale donnait sur un immense couloir sombre et voûté comme une contre-allée d’église romane. Au bout du couloir, des guichets, un peu comme des vieilles cabines de téléphone dans les défunts bureaux de poste de nos titubants chefs-lieux de canton.
Deux guichets m’importaient, celui des admissions et celui des déclarations.
Pour être admis comme membre de la SACEM en tant que compositeur, il fallait qu’un certain nombre de ses œuvres (entre 5 et 8, je ne me souviens plus exactement) soit joué en public et qu’un parrain déjà membre atteste de l’existence et de la paternité des œuvres.
Ou alors, il fallait passer un examen : mettre une mélodie sous une suite d’accords et l’inverse, trouver des harmonies qui vont soutenir une mélodie ; on pouvait s’aider avec un instrument polyphonique (guitare, accordéon, piano).
Il existait une troisième possibilité pour devenir membre de la SACEM. Lorsqu’un disque sortait dans le commerce, ce qui était mon cas, on était admis d’office, sans formalités préalables. Ce 6 février 1973, je ne m’étais pas rendu compte de la perniciosité de ce privilège.
Ayant effectué mes formalités d’admission avec succès (le succès d’une telle opération réside uniquement dans le fait que tous les papiers, le chèque sont là, remplis et que je n’ai rien oublié), je me dirigeai vers le guichet "Déclarations".
Afin qu’une chanson, qu’un titre, qu’une pièce soient enregistrés à la SACEM, il faut les déclarer en bonne et due forme. Et pour chaque chanson, chaque titre, chaque pièce, on devait fournir un piano-chant de l’œuvre complète et le bulletin de déclaration fourni par la SACEM, rempli et signé.
Un piano-chant se présente sous la forme de trois portées de musique superposées. Une portée au milieu correspondant à la main droite du piano : ce sont les harmonies, les accords, les ritournelles. Une portée en bas correspondant à la main gauche du piano et réservée à la basse. Une portée en haut pour le chant, appelé quelquefois "air" appelé souvent "mélodie". Les trois portées sont reliées par une accolade, ce qui signifie qu’il faut les lire simultanément. Ces pianos-chants m’ont toujours évoqués une revue de french cancan dans les loges, pendant le démaquillage ou un radio crochet sur une scène branlante dehors parce que la salle des fêtes était prise ce jour-là. Le piano-chant pouvait être remplacé par le conducteur (ensemble de toutes les parties d’instruments du morceau) qui était restitué après les sessions examinatrices mensuelles. Et un coup de tampon daté sur chaque page du conducteur, ça voulait dire que toutes les pages avaient été tournées. Cette dernière solution m’avantageait bougrement, même si mes conducteurs demeuraient indisponibles un certain temps. Cela m’évitait une transcription laborieuse et ridicule.
Et il y a le bulletin de déclaration dont on remplit le recto : titre de l’œuvre, genre, noms des auteur/compositeur/éditeur avec leurs signatures et à droite, les pourcentages de droits auxquels ils ont droit. ? cette époque ça n’était pas des pourcentages, mais des douzièmes. Généralement, il y avait 4 douzièmes pour l’auteur, 4 douzièmes pour le compositeur et 4 douzièmes pour l’éditeur ; l’arrangeur bénéficiait de 2 douzièmes ponctionnés 1 sur l’auteur, 1 sur le compositeur.
Au verso du bulletin, neuf portées les unes sous les autres. Quatre portées en haut pour les huit premières mesures du couplet, quatre portées en bas pour les huit premières mesures du refrain et une portée de séparation. Pour les œuvres vocales, il fallait inscrire les huit premières mesures de la mélodie du refrain, les huit premières mesures de la mélodie du couplet avec les paroles sous la musique. Dater, signer.
Je poussai la porte du guichet des déclarations, il y avait un type avant moi, assis, qui attendait les jambes je ne sais plus comment à un bureau derrière lequel il n’y avait personne !
Trois chaises sur le côté, je m’assois sur la première, pose ma sacoche sur la deuxième et m’excusai auprès de la troisième.
Au bout de deux ou trois minutes, un employé de la SACEM surgit du fond du bureau, s’assoit et dit au type :
« - Je suis désolé, le titre est pris !
- "Amoureux de toi", c’est pris ?
- "Amoureux de toi" est déjà pris ! »
- Et qu’est-ce qu’on fait dans ces cas-là ?
- Faut trouver un autre titre ! »
Assis dans mes pensées, je me suis pensé : « Ouh la la, ouh la la ; on n’est pas sorti de l’auberge ! » Et le silence qui suivit n’était pas là pour me contredire. Je décidai de prendre mon mal en patience et quelques notes au passage.
Le type avait l’air emmerdé, déstabilisé, comme quelqu’un qui vient de perdre quelque chose d’important qu’il ne retrouvera jamais :
« - "Amoureux de toi", j’y tenais vraiment, c’est ce qui revient plusieurs fois dans le refrain…
… Mais si c’est déjà pris ! »
La détresse du monde ne s’évapore pas en claquant des doigts avec du blabla et l’employé, plutôt qu’en rajouter sur l’échec, se pencha sur l’avenir et sauta sur la perche d’une ampoule à peine éclairée :
« - Y’a pas une phrase dans le couplet qui pourrait marcher ? »
Mais le type n’en démord pas. Il chante sa chanson à l’employé :
« - Amoureux, amoureux de toi, je veux vi-vre, amoureux, amoureux de toi, je veux vivre.. »
L’employé imagine une mesure instrumentale de respiration et enchaîne comme si la chanson continuait :
« - Si votre chanson, vous l’aviez appelée "Amoureux" tout seul, vous auriez eu le droit, des mots tout seuls comme ça, c’est à usages multiples comme on dit, tout le monde peut les utiliser. »
On devinait à la forme sinusoïdale du rictus du type que sa chanson méritait une destinée plus originale. Et lorsque le rictus avait disparu, on sentait qu’il triturait dans sa tête les phrases de son refrain une à une et qu’une solution, si elle était trouvée maintenant serait la bienvenue.
Tout à coup, le visage tourmenté du type heurta une étincelle :
« - Est-ce que je ne pourrais pas utiliser toute la phrase du refrain, "Amoureux de toi, je veux vivre une belle histoire d’amour" ? »
L’employé est surpris :
« - Pas de soucis pour ça, je ne pense pas ! Mais vous ne trouvez pas que c’est un peu long... Enfin, je vais voir ! » Et l’employé s’éloigna.
Le type, soucieux, n’a vraiment pas l’air satisfait de cette solution et, comme rongé par un remords, il s’immobilise, fixant un volume vide… Au moment pile où l’employé revient, il se redresse énergiquement, frappe son poing droit dans sa paume gauche : « Vous avez raison, c’est trop long, que pensez-vous de "Amoureux de toi, je veux vivre !" ? »
Et l’employé colle immédiatement derrière :
« - Vous voulez que je vous dise, j’avais pensé à "Amoureux, je veux vivre" tout court ! Mais "Amoureux de toi, je veux vivre", c’est bien aussi, c’est un bon compromis… Et le titre n’est pas pris ! »
L’employé se saisit d’un bulletin de déclaration tout neuf, le remplit grâce aux indications du vieux et inscrivit en haut le titre définitif de la chanson. Le tampon s’écrasa sur le bulletin. Le type empoigna le bulletin, le signa, s’en saisit et l’inclina. Ses yeux parcoururent une fois, deux fois :
« - Ouais, c’est pas si mal finalement, "Amoureux de toi, je veux vivre !"… Faut s’habituer, c’est tout ! »
Et il avait remercié, s’était levé, avait salué en tendant la main, et était sorti… La place était toute chaude.
J’avais préparé mes bulletins de déclaration que j’avais insérés entre la page 2 et la page 3 de mes conducteurs. L’employé avait filé un coup de tampon sur les bulletins de déclaration et m’avait dit : « C’est bon, on vous renverra vos manuscrits par la poste quand ils auront été contrôlés. » Et j’avais dû répondre quelque chose du genre : « Si ça ne vous dérange pas, je passerai les récupérer ici directement, je préfère ! »
J’avais remercié, je m’étais levé, j’avais salué, j’étais sorti.
Et je m’étais gratté la tête en passant le porche toujours ouvert en grand, un pied encore dans l’établissement, l’autre presque sur le trottoir pair de la rue Chaptal. Ne venais-je pas de mettre les deux pieds dans le vif du sujet ?!
Je rentrai dans le premier café pour noter les phrases encore toutes fraîches avec la ponctuation et le ton encore tout chauds. Tout s’enchaînait de façon limpide et je n’eus aucun mal à retrouver tous les titres. Dans le bon ordre.
J’avais écrit tout ça au feutre vert et en trente ans, l’encre verte a transpercé le papier et est apparue bleue au dos de la feuille. Je n’écris seulement que d’un côté du papier et ce phénomène d’infiltrations m’intéresse. Je garde ainsi et toujours deux exemplaires de mes documents. Un à l’endroit, l’autre à l’envers.